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Voici un travail que j'avais rédigé pour un exposé de DEA. C'est donc avant tout un exposé thématique, mais on y trouve un bon aperçu de quelques articles du D.P. L'art du conte y est en effet essentiel en tant que stratégie à l'oeuvre pour contourner beaucoup d'obstacles (doc. de 14 pages)
Plan
I. L'utile et l'agréable.
1. Une prédilection pour les formes brèves (fables, anecdotes et contes merveilleux).
2. Contes et conversations
3. Conter pour philosopher: une argumentation masquée.
a) Des textes argumentatifs.
b) Présence d'une morale.
II. L'art d'impliquer le lecteur.
1. Savoir commencer un récit.
2. Rendre le lecteur témoin et complice.
3. Les procédés d'authentification: le pacte narratif.
III. L'art du masque.
1. Les personnages porte-parole du philosophe: l'autorité de la sagesse.
2. La voix de l'auteur et la percée des idées.
3. Masque et satire: une esthétique du carnaval.
La première lecture du Dictionnaire Philosophique de Voltaire a de quoi surprendre le lecteur: si le titre lui-même annonce un ouvrage du type somme, l'on trouve pourtant sous cette appellation de "dictionnaire" tout à fait autre chose.
L'ouvrage, pourtant, réserve bien une entrée alphabétique au sujet qu'il prétend traiter, et nous avons droit dans quelques cas à des explications générales de certaines notions (étymologie, définition, dates…); mais ce sont là les seules ressemblances qu'il peut revendiquer avec un dictionnaire. La forme donnée aux explications ne tient pas, dans la majorité des cas, de la définition: elle est toute autre. Il s'agit le plus souvent de réflexions sur des sujets donnés, de conversations philosophiques, de récits historiques, de justifications idéologiques…
Etudier voltaire conteur, c'est s'intéresser à toutes ces formes qui relèvent de l'art de conter, et donc, de près ou de loin aux techniques de narration, aux modes d'invention, bref, à la mise en forme des articles et à leur impact.
Aussi diverses et inattendues qu'elles soient, nous verrons comment les formes choisies pour ces articles répondent à un plan calculé pour servir les intérêts du philosophe; car bien qu'elles relèvent dans la majorité des cas de la fiction, elles sont les dehors agréables d'un propos plus sérieux.
Nous expliquerons comment, article après article, l'auteur essaie "d'accrocher" le lecteur par des introductions toujours nouvelles et des trouvailles renouvelées pour conclure son pacte narratif.
Mais Voltaire a beau se cacher derrière d'autres voix –celle du lecteur y compris- c'est toujours la sienne que l'on entend protester, demander des comptes et refaire le monde.
I. L'utile et l'agréable
Les aspects divers et surprenants qu'empruntent les "définitions" de cet ouvrage correspondent à une mise en forme esthétique intentionnelle, une volonté annoncée dès la préface par l'auteur, et qui viendrait s'ajouter à une intention première de rendre service:
p.20: "Joindre l'agréable à l'utile",
Plus loin, Voltaire dit encore qu'il croit pouvoir fournir "de quoi s'instruire en s'amusant. …
En conséquence, tout n'est pas concerné par notre étude dans ce dictionnaire: les exposés théoriques ou les historiques par exemple, ne seront pas étudié.
L'objectif annoncé appelle nécessairement des formes particulières. Et c'est dans ces formes que va transparaître tout l'art du conteur: fables, contes, anecdotes…
1. Une prédilection pour les formes brèves.
Le Dictionnaire Philosophique de Voltaire est un véritable patchwork: les genres littéraires y sont mêlés, imbriqués les uns dans les autres. Parmi les formes reconnues, citons la lettre, la fable, l'anecdote, le conte, le récit de seconde main, la mise au point théorique, le résumé historique…
Une chose frappe dès le premier abord: certes les articles sont longs en regard d'un dictionnaire traditionnel (ils constitueraient plutôt des articles pour encyclopédie), mais ils sont tous constitués par des formes brèves. Les articles les plus longs sont les articles "Christianisme", "Genèse", "Idole…", et "Religion", avec respectivement 23, 12, 13 et 11 pages (tous des articles portant sur des sujets religieux): or ils constituent des revues historiques. La majorité des articles restants font une à deux pages maximum: ceux sont eux qui correspondent aux formes brèves.
Voltaire a déclaré à l'occasion de la parution du Dictionnaire des fossiles de Bertrand (1763): "La vie est trop courte pour lire de suitte (sic) tant de gros livres; malheur aux longues dissertations!". Aussi c'est autant par goût personnel que par souci de gagner du temps que Voltaire va privilégier les formes brèves. Mais c'est aussi parce qu'elles sont les plus aptes à réaliser le projet conçu par Voltaire avec l'élaboration de cet ouvrage: il s'agit de "rappeler ce qu'ils ont sçu" aux gens instruits. Cette remarque a en outre pour avantage de désigner le public visé par Voltaire. D'après la préface de l'édition d'Oxford, le dictionnaire est pour Voltaire "un mode d'exposition du savoir dont il fait grand usage". Ce savoir est ici exposé, commenté, et illustré.
A.M.Boyer, auteur du "Précis de littérature comparée" (Hachette, Les fondamentaux, T.III "Formes et genres") explique qu'aux XVIIè et XVIIIè siècles, un récit court s'appelle indifféremment nouvelle, histoire, anecdote ou conte.
Par conséquent tous les récits courts que nous rencontrerons dans le D.P. pourront être, à titre de contes, totalement merveilleux ou simplement extravagants, à titre de fables, didactiques ou moraux, et à titre d'anecdotes, historiques, fictifs ou issus d'un vécu personnel.
Mais ils seront toujours plaisants.
a) Fables et anecdotes.
- Fable:
Toujours selon Boyer, la fable désigne au XVIIIè siècle:
1- le contenu narratif des récits antiques / pièces de théâtre / épopées. Terme marquant "le caractère inventé, irréel, d'une suite d'événements organisés".
2- un récit à base d'imagination, presque synonyme de "conte". Il s'oppose à la connaissance historique. Il peut signifier "allégation mensongère"(sens que nous avons dans l'article Fraude, p200: "il ne faudrait point mêler une morale sage avec des fables absurdes).
3- un court récit en prose ou en vers qui raconte une histoire dont les personnages sont le plus souvent des animaux "afin de décrire les mœurs des hommes, voire de les satiriser, pour en tirer un enseignement général, le plus fréquemment d'ordre moral (Boyer).
C'est évidemment cette dernière acception que nous retiendrons, Voltaire précisant lui-même dans un article justement consacré à la Fable: "les plus anciennes fables [sont] visiblement allégoriques" (p188: "Fables"). Plus loin il affirme de nouveau ce goût pour les récits allégoriques et l'efficacité de la brièveté: "Mais je donne la préférence à une fable indienne, parce qu'elle est courte, et que les fables ont tout dit". A noter toutefois qu'il ne fait aucune différence entre d'une part la fable, et d'autre part le mythe (Cf. ces "fables des anciens peuples ingénieux" que "les barbares (…) firent entrer dans leur mythologie sauvage"), le conte ("caprice de l'imagination") ou la légende ("corruption des histoires anciennes").
Nous avons un exemple de fable p167 (Dieu): la taupe et le hanneton qui admirent l'abri de jardin construit par l'homme.
Les récits courts sont surtout signalés par un changement dans les temps. Ex. Un membre du conseil de Pondichéry (…) revenait en Europe"(Etats, gouvernements, p180). L'imparfait contraste brutalement avec le développement de l'article ponctué de présents, de conditionnels etc. Voltaire insère rarement ses "contes " (au sens du XVIIIè) par des formules d'introduction, quand l'article ne commence pas immédiatement par la fiction: ainsi deux anecdotes constituent le développement même de l'article "Amour propre", p38, sans explication ni exposé préalable. Les deux anecdotes –le mendiant castillan et le fakir fouetté- sont redondantes par rapport au thème de l'article dont elles montrent deux aspects. De ce fait elles apparaissent plus comme une démonstration que comme une illustration. Leur valeur argumentative vient renforcer l'idée directrice. Elles sont toutes les deux courtes mais efficaces.
Le premier conte contient, à sa clôture, sa propre morale, dont l'
ironie est sous-tendue par un jeu de mot:
"Il demandait l'aumône par amour de soi-même, et ne souffrait pas la réprimande
par un autre amour de soi-même". Il crée une ambivalence sur le mot "amour
de soi-même".
Dans le deuxième conte la morale est énoncée par le personnage dans la chute. Enfin une réflexion générale est donnée en guise de conclusion et de définition de l'amour-propre.
Dans l'article "Fable" (p188) lui-même, une anecdote est donnée en exemple de ce qu'une fable peut proposer comme morale. Mais la morale de cette fable-là est une illustration creuse, dans le sens où c'est le seul cas où la morale n'est pas relative au sujet de l'article lui-même, comme c'est le cas dans les autres articles. Elle renseigne seulement sur l'art du conteur lui-même.
Les fables sont, dans le Dictionnaire Philosophique, des systèmes clos, contenant leur propre introduction, leur propres personnages et leur propre chute, et ce, même insérées dans un autre texte. En outre, il s'agit de récits rationnels, ne laissant que peu de place à des éléments extraordinaires.
b) Les contes merveilleux
En revanche, l'article "Dogme"p168, est un conte à proprement parler, c'est dire un récit merveilleux. Les premiers mots donnent l'illusion de débuter un récit historique mais l'on pénètre bien vite dans un monde fabuleux:
"le 18 février de l'an 1763 de l'ère vulgaire, le soleil entrant dans le
signe du poisson, je fus transporté au ciel, comme le savent tous mes amis".
Il est donné au mystérieux narrateur d'assister au jugement des morts. Le récit est conduit par un "je" qui annonce une expérience mystique ("Je fus transporté au ciel, comme le savent tous mes amis"), et extravagante ("J'avoue que mon voyage se fit je ne sais comment").
L'imagination et ici totalement débridée et la mise en scène fait dans le grandiose: "Je ne dirai point (…) combien de millions d'êtres célestes étaient prosternés devant le créateur de tous les globes".
Aucun détail de ce lieu commun qu'est le purgatoire n'est oublié: les indignes sont brûlés à grand renfort de bûchers, les multitudes de morts jugés hurlent, des marques sont visibles sur les fronts, les flammes lèchent les os etc. . Ce tableau est rendu cauchemardesque par un vocabulaire percutant: "un spectre épouvantable", "des cris affreux", "monstre exécrable, tremble!" Le narrateur, présent au début ("Je ne rendrai compte ici que de quelques petites particularités tout à fait intéressantes dont je fus frappé"), a tendance à s'effacer derrière cette description fantastique.
En supposant qu'il s'agit bien de lui, l'on peut dire que quand Voltaire conte, il "fait les choses en grand": recours à l'
hyperbole, champ lexical de la torture et de la mort, personnages sévères, le tout concourant à dépeindre une scène vivante touchant à l'hypotypose, dont l'extravagance ne va pas sans rappeler l'esthétique baroque du fameux rêve de Francion décrit cent ans plus tôt par Sorel. Au final, ce conte pourrait être l'ekphrasis d'une gravure de l'enfer telle qu'on en faisait au moyen-âge, et qu'on en voyait encore au XXVIè siècle.
2) Contes et conversations
Ailleurs, le conte peut recouvrir quelque chose de totalement différent. A l'article "Anthropophage", p.41, nous lisons ceci:
"Juvénal rapporte que chez les Egyptiens (…) les tintirites mangèrent un de leurs ennemis (…). Il ne fait pas ce conte sur un ouï-dire, ce crime fut commis presque sous ses yeux".
Le terme "conte" est bien loin ici de désigner la même chose que de nos jours. Il ne contient aucun renseignement sur le caractère authentique ou imaginaire du récit en question, mais insiste bien plutôt sur le fait que justement il s'agit d'un récit, de quelque chose que l'on "raconte".
Voltaire use beaucoup de l'artifice du récit de seconde main, mais aussi de celui de la rencontre et de la discussion engagée spontanément. Or, l'on s'aperçoit rapidement que dialogue fictif et conte sont intimement liés tout au long du dictionnaire philosophique.
Les conversations les plus significatives sont bien sûr les conversations des différents catéchismes qui débutent à la p76 (Catéchisme chinois, puis Catéchisme du curé p94, Catéchisme du Japonais p97 et Catéchisme du jardinier p102). Ils sont mêlés de détails anachroniques qui trahissent leur nature imaginaire: Cu-Su évoque ainsi les "cabarets" en ces termes: "Cette pernicieuse institution nous est venue, à ce qu'on dit, de certains sauvages de l'occident". Comment ne pas reconnaître ici l'empreinte de Voltaire dans l'attitude du philosophe qui prend du recul sur sa propre société et sur ses contemporains? Le terme "sauvage" est une pointe ironique qui fait sourire le lecteur moderne. A titre indicatif, mentionnons encore la conversation entre le fakir Bambabef et le disciple Ouang (p198: Fraude) -où une conversation débute fortuitement au détour d'une rencontre- ainsi que celle d'Osmin et Sélim sur la nécessité de tout ce que dieu a crée (p300: Nécessaire").
- L'article Dieu (p164) consiste lui aussi en une conversation fictive en ce que les personnages mis en scène, bien que possédant des références spatio-temporelles, ne sont pas des personnages connus ni des personnages dont un quelconque document aurait pu garder la trace. En outre, si c'était le cas, on voit mal comment un scripteur aurait pu restituer aussi fidèlement un dialogue comme celui-là. Il s'agit bien entendu d'un conte, trahi par un détail que seul un narrateur omniscient peut connaître et s'attacher à mentionner: "après un léger repas".
- Le récit fictif de l'article "Etats, gouvernements", montre encore plus clairement comment un texte narratif peut induire un dialogue soutenant une réflexion politique: "Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie", nous dit le texte avant d'examiner les gouvernements de diverses nations. Le texte narratif introducteur est repérable dans l'imparfait, une introduction générale des personnages, de l'action, du lieu de l'action présentée en ces termes: "Un membre du conseil de Pondichéry, assez savant, revenait en Europe par terre avec un brame…"
- De même, l'article "Foi" (p194), commence comme un conte: "Un jour le prince de la Mirandole rencontra le pape Alexandre VI chez la courtisane Emilia, pendant que Lucrèce, fille du Saint-père, était en couche".
Cependant cette rencontre narrée tourne bien vite en compte-rendu d'une conversation socratique. En contrepoint de l'accouchement de Lucrèce, Pic de la Mirandole joue le rôle "d'accoucheur" du pape. En effet cette conversation prend une dimension maïeutique dès lors que Pic parvient à faire prendre conscience au pape du fait qu'au fond, il n'est pas vraiment chrétien.
- Citons enfin la conversation entre un papiste et un trésorier (p305: Sur le papisme) qui porte en sous-titre: "Dialogue". Il s'annonce donc comme tel, ce qui n'est pas le cas, comme nous l'avons vu, de tous ceux de cet ouvrage. Rien ne nous renseigne sur le caractère fictif de cette conversation, si ce n'est que le trésorier, bien que correspondant à l'image qu'on se fait de ce genre de personnage – intéressé et possédant le solide sens pratique des gens de sa profession – possèdent des talents rhétoriques qui sont pour le moins surprenants chez un tel personnage. A l'opposé, le papiste est stéréotypé à l'extrême: intolérant, persécuteur potentiel ("Il est bien dur de ne pouvoir damner à son plaisir tous les hérétiques de ce monde") et plus attaché aux valeurs matérielles qu'aux valeurs spirituelles ("J'avoue que la soustraction de mes gages me serait plus douloureuse que l'admission de ces messieurs (les unitaires)").
A titre indicatif:
- p255: La liberté: Dialogue conduit par A et R.
- p258: Liberté de penser: Dialogue entre Milord Boldmind, roi d'Espagne en 1707, et le Comte Medroso
Les conversations orchestrées par Voltaire –car il s'agit bien d'orchestration- doivent beaucoup à l'ancienne tradition des philosophes grecs. Ils sont des discussions théoriques -régulièrement illustrées- autour d'un sujet de philosophie, de politique ou de religion, où un personnage éclairé en conduit un autre, moins savant, en proie au doute, pour l'amener doucement vers un nouvel éclairage, un compromis, ou une solution:
C'est ainsi que Cu-Su initie le prince Kou à la sagesse qui sied à son rang, Ariston fait passer un ultime examen à Théotime avant son affectation dans sa première paroisse, le Japonais instruit l'Indien au sujet de sa culture, karpos éprouve un jardinier à son service et finit par recevoir des leçons de "principes"("Tu es un raisonneur: tu as donc des principes? (…) Je serais curieux de savoir tes principes"), Sélim répond aux questions d'Osmin etc.
Ces formes brèves ne constituent pas toujours le corps de l'article qui les accueille, si bien qu'on peut les trouver en introduction ou en conclusion, comme développement de l'article ou comme simple exemple, en note ou en N.B. (ex.p187, l'anecdote tiré de l'expérience personnelle du conteur)… Il peut y en avoir plusieurs par articles ou pas du tout. Bref elles ne sont pas essentielles pour l'exposé mais sont utilisées comme un outil. Mais à quelles fins?
Dans l'article Caractère, p73, deux contes (l'homme qui se plaint à François Ier et le pape Sixte-Quint) suivent une étude générale de la notion de caractère et s'insèrent à la faveur d'une question: "Puis-je davantage sur le caractère que m'a donné la nature". Il est permis de supposer que ces contes surviennent en guise de réponse à cette interrogation, et ainsi qu'ils constituent une démonstration.
Ces récits courts tendent donc, semble-t-il, à toujours aboutir à une réflexion.
3) Conter pour philosopher: une argumentation "masquée"
a) Des textes argumentatifs
Les articles de Voltaire, finalement, expriment toutes ses idées philosophiques, politiques, philosophiques et religieuses. Elles apparaissent toutes dans un article ou l'autre: dénonciation de la barbarie humaine, du manque d'impartialité et donc de raison des esprits fanatiques etc.
Or les récits de Voltaire, ses contes, ses fables, ses conversations, ont pour vocation d'amener le lecteur à réfléchir sur le sujet proposé par l'article de manière à ce qu'il en extraie des leçons; reportons-nous simplement à la préface de Voltaire pour en trouver l'annonce:
"Ce livre n'exige pas une lecture suivie; mais, à quelque endroit qu'on l'ouvre,
on trouve de quoi réfléchir. Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs
font eux-mêmes la moitié".
Comment douter dès lors que les articles de cet ouvrage, loin d'être de simples descriptifs de notions, soient des textes argumentatifs. Ils sont pour la plupart une synthèse comparée des différentes connaissances ou théories sur un sujet donné. Mais les "contes" (dans son sens le plus large) qui les traversent sont de véritables démonstrations, voire des expériences de l'esprit. La discussion entre l'Indien et le bonz,e dans la deuxième partie de l'article "Foi" p195, n'est mise en scène que pour les besoins de la démonstration, et même, pour donner un support au raisonnement.
L'argumentation est rendue plus sensible encore par l'abondance des exemples fournis:
Cf. l'exemple du jeune homme qui étudie la géométrie dans l'article "Certain, certitude", p106. Ou encore p183, "Evangile": "Saint-Clément, par exemple, rapporte que Notre-Seigneur, ayant été interrogé sur le temps où son royaume adviendrait, répondit: "Ce sera quand deux ne feront qu'un etc." Or il faut avouer que ce passage ne se trouve dans aucun de nos évangiles. Il y a cent exemples qui prouvent cette vérité". Chez Voltaire donc, les exemples prouvent des vérités.
Là encore, la préface annonçait cette ambition de démonstration: Voltaire y explique qu'il n'a pas consacré d'article à la Providence pour ne pas, je cite: "exposer ses lecteurs à douter d'une vérité qui ne peut faire de mal en aucun cas (…)". Puis d'expliquer que la Providence n'est pas pour lui "un système", mais "une chose démontrée à tous les esprits raisonnables". Si nous lisons entre les lignes, nous comprendrons qu'à l'inverse, les notions examinées dans ses articles sont des systèmes non démontrés, dont le lecteur est amené à douter.
Ainsi il ne s'agit pas tant de démontrer, que d'introduire un doute subversif dans les esprits.
b) Présence capitale d'une morale
Voltaire déclare: "Il en est des anciennes fables comme de nos contes modernes: il y en a de moraux, qui sont charmants; il y en a qui sont insipides". Cette déclaration signifie implicitement que pour être "charmants", c'est à dire agréable, la fable ou le conte doivent être moraux.
Marmontel, dans son article "Conte" de l'Encyclopédie, ne voit dans le conte - qu'il confond lui-même avec "Fable" ou "Anecdote"- qu'un bon mot développé puisque tout son développement n'est conçu que pour tendre vers une chute finale, une morale.
La morale va occuper une place de premier plan dans nos articles: elle fait partie intégrante de la définition qu'ils présentent.
Pour le philosophe, la morale en général est presque une science exacte: "il n'y a qu'une morale (…) comme il n'y a qu'une géométrie (…). Pour peu qu'on s'y applique un peu, tout le monde est d'accord" (Morale, p298). C'est donc une morale qui a à voir avec la Raison.
Elle est en outre une notion innée et profondément humaine puisqu'elle se trouve "dans le cœur des hommes". Mais en même temps, elle est divine: "elle vient de Dieu qui est lumière". Au vu de cette métaphore de la lumière, autant dire que la morale est le phare des philosophes. Cf. Elle "n'est pas dans les superstitions, elle n'est point dans les cérémonies, elle n'a rien en commun avec les dogmes", dit-il encore. C'est à dire que quiconque use correctement de son esprit peut suivre ses principes.
La morale peut être implicite –selon que l'on a affaire à un conte- ou explicite –s'il s'agit d'une fable. De plus la morale prônée par le philosophe est redondante d'un article à l'autre. Par exemple, l'article Dieu (p165) et l'article Dogme (p168) convergent vers une même leçon induite par le sens du récit fictif: à trop raisonner sur Dieu on finit par perdre de vue ce qu'il attend réellement de nous: "nous ne jugerons jamais aucun desdits habitants sur leurs idées creuses, mais uniquement sur leur action". Ainsi le philosophe lui-même ne peut se contenter de donner des leçons, mais doit se conduire en accord avec la morale qu'il croit juste. Les enseignements dispensés indirectement par Voltaire sont conformes à l'esprit des lumières. Diderot disait: "Il n'appartient qu'à l'honnête homme d'être athé".
En conclusion, nous nous permettrons de rapprocher toutes ces formes brèves, nourrie par une réflexion profonde, de la parabole telle qu'elle est employée dans la Bible. Voltaire, qui connaissait bien la Bible, la manie comme les anciens prophète afin que le lecteur touche du doigt l'enseignement moral qui lui tient à cœur.
II. L'art d'impliquer le lecteur
Quoi qu'en dise Voltaire, rien n'est plus malaisé que d'obtenir l'adhésion du lecteur en matière de morale; si ce n'était pas le cas, ce Dictionnaire Philosophique n'aurait aucune raison d'être.
L'auteur avait déjà requis une participation du lecteur dans la préface lors de sa fameuse définition d'un bon livre: celui dont le lecteur fait la moitié. C'est donc cette moitié que l'auteur réclame.
Mais encore faut-il donner envie au lecteur d'écrire la part qui lui revient…
1. L'art de commencer un récit
C'est ici qu'intervient l'art de commencer un récit car, il s'agit d'obtenir l'attention du lecteur et de la garder. Voltaire utilise toutes les ressources à sa disposition pour retenir le lecteur et le pousser à aller jusqu'au bout de sa lecture. Il se doit donc de n'être jamais ennuyeux (d'où la multiplicité des formes utilisées pour ses articles) et d'accrocher le lecteur dès les premiers mots par des incipit intriguants ou percutants.
- S'il s'agit d'un "dictionnaire", bien peu d'articles commencent, comme les dictionnaires que nous connaissons, par situer les mots qu'ils sont censés définir quant à leur nature, leur étymologie, leur date d'apparition et leurs diverses acceptions. Seuls quelques-uns uns d'entre eux le font, et toujours partiellement:
Par une définition:
- p33 = Amitié: "C'est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses" (définition uniquement).
- p313 = Philosophe: "Philosophe, amateur de la sagesse, c'est à dire de la vérité" (définition).
- p361 = Théiste: "le théiste est un homme fermement persuadé de l'existence d'un être suprême aussi bon que puissant etc." (définition).
- p372 = Tyrannie: "On appelle tyran le souverain qui ne connaît de lois que son caprice etc." (définition).
Par l'étymologie:
- p39 = Ange: "Ange, en grec, envoyé" (étymologie uniquement).
- p72 = Caractère: "Du mot grec impression, gravure" (étymologie).
- p176 = Enthousiasme: "Ce mot grec signifie émotion d'entailles, agitation intérieure" (étymologie).
? Ici la définition n'est pas en style télégraphique comme le sont les définitions du dictionnaire, comme l'indique la présence du démonstratif "ce".
Par l'étymologie + les acceptions:
- p224 = Idole, idolatre, idolatrie: Idole vient du grec eidos, figue; eidolon, représentation d'une figure; latreuein, servir révérer, adorer. Ce mot adorer est latin, et a beaucoup d'acceptions différentes etc." (étymologie + acceptions).
- p280 = Messie: "Messiah ou Meshiah, en hébreu. Christos ou eleimmenos, en grec; Unctus, en latin, oint" (étymologie + acceptions).
Par les "synonymes":
- p317 = Pierre: "En italien, Piero ou Pietro, en espagnol Pedro; en latin, Petrus, en grec, Petros; en hébreu, Cepha" ("synonymes").
Cela nous donne 10 articles qui s'apparentent –et encore, de très loin- à des articles classiques de dictionnaire. Sur 118 articles en tout, cela est très peu. C'est même dérisoire pour un dictionnaire. Au contraire, la plupart des articles commencent ou s'achèvent par une question:
Ex."Foi II": "Qu'est-ce que la foi?" (p195), ou encore "Y a-t-il eu un temps où le globe ait été entièrement inondé?" (236).
Mais nous avons parfois:
- un exposé historique
(p147: Convulsions:"On dansa, vers l'an 1724, sur le cimetière de Saint-Médard; il s'y fit beaucoup de miracles),
- un exposé théorique
(p289: Miracle: "Un miracle, selon l'énergie du mot, est une chose admirable. En ce cas, tout est miracle. L'ordre prodigieux de la nature, la rotation des cent millions de globes autour d'un million de soleils, l'activité de la lumière, la vie des animaux sont des miracles perpétuels).
- une réflexion d'ordre général
(p66: Souverain Bien: "L'antiquité a beaucoup disputé sur le souverain bien, autant aurait-il valu demander ce qu'est le souverain bleu, ou le souverain ragoût),
- un constat
(p50: Athée, Athéisme: "Autrefois quiconque avait un secret dans un art courait risque de passer pour un sorcier"),
- une maxime
(p58: Babel: "La Vanité a toujours élevé les grands monuments").
Ils peuvent aussi quelquefois commencer par:
- une anecdote personnelle
(p107: Chaîne des êtres crées: "La première fois que je lus Platon, et que je vis cette
gradation d'être etc."),
Ou s'ouvrir sur:
- une "expérience de l'esprit" ou des hypothèses
(p159: David: "Si un jeune paysan, en cherchant des ânesses, trouve un royaume, cela n'arrive pas communément; si un autre paysan guérit son roi d'un accès de folie, en jouant de la harpe, ce cas est encore très rare; mais que ce petit joueur de harpe devienne roi parce qu'il a rencontré dans un coin un prêtre de village qui lui jette une bouteille d'huile d'olive sur la tête, la chose est encore plus merveilleuse").
- une analogie
(p136: Le ciel des anciens:"Si un vers à soie donnait le nom de ciel au petit duvet qui entoure sa coque, il raisonnerait aussi bien que firent tous les anciens").
Quand il ne s'agit pas d'une attaque , d'une critique directe
(p237: Inquisition: "L'inquisition est, comme on sait, une invention admirable et tout à fait chrétienne pour rendre le pape et les moines plus puissants et pour rendre tout un royaume hypocrite").
Bref toutes les formes d'introduction sont bonnes pour lancer la réflexion car, plus qu'un recensement de connaissances, ces articles sont de véritables exposés. Il y a donc bien des entrées en matières qui, comme nos dissertations, vont poser une question rhétorique, rechercher une formule euphonique ou percutante, en guise d'introduction.
2. Rendre le lecteur témoin et complice
Une fois cette attention obtenue
- L'art de conter c'est aussi l'art de faire participer le lecteur dans la complicité: d'où la fréquence des apostrophes aux lecteurs que Voltaire tutoie ou vouvoie: "Parcourez toute la terre, vous trouverez que…etc." (p160: Délits locaux) ou "Si une tulipe pouvait parler et qu'elle te dit…" (Ame, p26). Il rend la présence du lecteur sensible: "Voilà, je vous l'avoue, une plaisante consolation" (p71: Tout est bien).
- Il fait preuve, non seulement de familiarité, mais encore de condescendance envers ses personnages:
"Elles sont partout, pauvre docteur. Veux-tu savoir comment ton pied et ton bras obéissent à ta volonté (…)? (p72: Borne de l'esprit humain). La condescendance est fréquemment marquée par cet adjectif "pauvre" associé à une apostrophe: "pauvre philosophe, (…) tu remarques que les corps ont et donnent du mouvement, et tu dis force (…)" (Ame, p26).
3. Les procédés d'authentification
Le philosophe déploie divers artifices pour conférer une certaine vraisemblance ou une autorité à ses articles, parmi lesquels:
- les soi-disant extraits de documents antérieurs supposés exister comme:
? les correspondances:
- p26 (Adam): "Tiré d'une lettre du chevalier de R***.
? des articles de sommes antérieures (ici, ceux de l'encyclopédie):
- p45 (Antitrinitaire): "Tiré en grande partie de l'article Unitaire, de l'Encyclopédie".
- p62 (Baptême): "Tiré du Dictionnaire encyclopédique, à l'article "Unitaires",
? des ouvrages d'experts:
- p62 (2 "additions" à l'article Baptême): "Tiré de M.Boulanger", "De M. l'abbé Nicaise").
- p147 (Convulsion): "On dansa, vers l'an 1724, sur le cimetière de Saint-Médard; il s'y fit beaucoup de miracles; en voici un, rapporté dans une chanson de Mme la duchesse du Maine". (? Il prétend rapporter des documents existants).
? des manuscrits anciens retrouvés:
- p268 (Lois civiles et ecclésiastiques): "On a trouvé dans les papiers d'un jurisconsulte ces notes, qui méritent peut-être un peu d'examen".
- p165 (Dieu): "on a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothèque de Constantinople". L'absence de référence précise, comme celles que nous allons voir dans le Catéchisme chinois, entretient un flou propice au doute: le lecteur est en droit de soupçonner un artifice de l'auteur. S'il s'agit effectivement d'une fiction, le caractère philosophique de la discussion ainsi que son aspect moral tendent à inscrire ce récit dans la catégorie des contes philosophiques.
- p76 (Catéchisme chinois): "ou entretien de Cu-Su, disciple de Confutzée, avec le prince Kou, fils du roi de Lou, tributaire de l'empereur chinois Gnen-Van, 417 ans avant notre ère vulgaire (traduit en latin par le P.Fouquet, ci-devant ex-jésuite. Le manuscrit est dans la bibliothèque du Vatican, N° 42759). Voltaire commence par conférer une autorité historique aux personnages de son entretien, puis il s'occupe de l'authenticité philologique du document qu'il prétend restituer ici. Le plus surprenant est que Voltaire pousse la fiction jusqu'à fournir le numéro d'archivage du manuscrit, car il s'agit bien d'une fiction. Nous en trouvons la preuve en de multiples endroits du texte:
4- les noms à anagramme
l'auteur signale lui-même dans des notes! P90: "Stelca ed isant Errepi pour l'abbé Castel de Saint-Pierre et p91: "C'est une chose très remarquable, qu'en retournant Décon et Vis-brunck, qui sont des noms chinois, on retrouve Condé et Brunsvick, tant ces grands noms sont célèbres dans toute la terre!". Il est surprenant que Voltaire continue à feindre l'authenticité du texte tout en dévoilant la ficelle de l'anagramme.
5- les anachronismes et autres invraisemblances: l'allusion à un "chimiste (p90)
Ailleurs, dans le Catéchisme japonais, p97, nous observons aussi des invraisemblances doublées d'anachronismes. Ainsi la note de Voltaire qui voit dans "le bon versificateur Recina" "Louis Racine, fils de l'admirable Racine" (p101).
Enfin le conteur s'ingénie à brouiller les pistes comme dans l'article "Credo", p151: "S'il est permis de citer des modernes dans une matière si grave, je rapporterai ici le Credo de l'abbé de Saint-Pierre, tel qu'il est écrit de sa main dans son livre sur la pureté de la religion, lequel n'a point été imprimé, et que j'ai copié fidèlement".
Voltaire se donne ostensiblement pour le seul intermédiaire entre le livre original et sa copie, il est donc le seul garant de l'authenticité de ce qu'il va livrer au lecteur à qui l'on signifie qu'il ne pourra accéder par lui-même à la source: "lequel n'a point été imprimé".
Ne pas lire ce paragraphe: - p164 (Dieu): Ici, une mention apparemment historique – "sous l'empire d'arcadius" - vient introduire et asseoir dans le cours réel de l'histoire une conversation fictive entre un théologal de Constantinople et un scythe. Cette mention est renforcée par des indications de lieu et des passés simples dans des verbes de mouvement: "alla", "s'arrêta"..
Tous ces procédés attestent que Voltaire feint la neutralité et l'objectivité. Dans l'article Adam, p25, après avoir rapporté tout "ce que quelques esprits creux, très savant" raconte de plus méprisant sur les juifs, il se dégage de leurs propos en ces termes: "Que ne disent-ils point? Pour moi, je ne dis mot; j'abandonne ces recherches au révérend père Berruyer". C'est 'authentifier un récit en passant par un personnage intermédiaire, mais c'est aussi refuser sa responsabilité dans ce qui est écrit.
III. L'art du masque.
1. Les personnages porte-parole du philosophe
Voltaire donc, dissimule ses idées derrière de fausses références. Autant dire qu'il se cache lui-même derrière des personnages susceptibles de le protéger de représailles et de lui conférer de la crédibilité.
Il est aisé de reconnaître dans les propos des personnages des réflexions, des généralisations, bref, des idées qui ne peuvent leur appartenir.
Cela est visible notamment dans la culture quasi universelle de certaines figures des fictions. Citons pour exemple les sages asiatiques, maître, disciple, brame, bonze (chinois, japonais, indiens…) qui ont une solide connaissance des civilisations antiques, aussi bien au niveau de leur histoire, qu'au niveau de leur politique, de leurs croyances…, comme dans l'article "Etats, gouvernements", p180, où notre conteur justifie l'étendue des connaissances de son brame en précisant qu'il s'agit d'un brame "plus instruit que les brames ordinaires", tandis que son simple conseiller est dit "assez savant".
Dans l'article "Gloire" (p214), c'est le personnage de Ben-al-Bétif qui, à la faveur d'une anecdote, endosse les idées de Voltaire: "Dieu use de miséricorde", "gardez-vous bien d'imiter ces téméraires qui se vantent à tout propos de travailler à la gloire de Dieu".
Plus loin, c'est à Pic de la Mirandole qu'il aura recours, et à travers lui à un "descendant de Rabelais"; comme si être descendant de Rabelais était une référence en soi, un gage de crédibilité.
Ce qu'il faut en conclure, c'est que Voltaire ne répugne pas à faire appel aux sages de toutes les traditions du monde. Confucius représente la sagesse asiatique, Ben-al-Bétif, la sagesse musulmane, Pic de la Mirandole, cet érudit humaniste du XVè siècle, la sagesse occidentale. Toutefois, il n'y a pas, du moins à notre connaissance, de propos prêtés à des sages juifs (à moins qu'ils se cachent derrière les initiales A. et R. de l'article "Liberté" p 255, ce qui est peu probable).
En revanche, il est à noter que Voltaire met volontiers des paroles de sagesse dans la bouche de gens simples: un jardinier, un père de famille scythe, un curé de village…
Il est prêt à convoquer tous ceux qui peuvent lui donner raison et qui sont dignes finalement de l'esprit des lumières. Ainsi ce dictionnaire est un défilé de personnages tous plus colorés les uns que les autres, ressuscitant des pans entiers de l'Histoire passée. Voltaire s'entoure des personnages les plus divers, mêle les culture sans aucun égard pour la chronologie malmenée, et recrée ainsi tout un univers vraiment personnel où tout n'est que philosophie et débats d'idées.
Voltaire possède ce don de réanimer des personnages de l'Histoire pour conférer corps et autorité à ses fictions, même s'il aime que l'on reconnaisse sa signature.
Une autre de ses techniques de dissimulation, au niveau stylistique, consiste à s'inclure dans un pronom collectif: "nous" et "on" sont ainsi employés comme un écran face à la critique, un bouclier. Car plus que de dissimulation, il s'agit ici de protection. S'inclure dans une attitude, une pensée de groupe permet de rendre moins marginal au yeux du lecteur et ainsi légitimer un propos qui ne peut dès lors être que celui de la sagesse populaire. Dans l'article "Martyr", p273, Voltaire s'associe au lecteur dans un "nous" qui les place du côté des victimes des fanatismes: "on nous berne de martyrs à faire pouffer de rire". Ce rire se veut du côté de la Raison et se trouve ainsi légitimé. Le lecteur qui ne veut pas se retrouver du côté de ce "on" dont on rit accepte spontanément l'association avec Voltaire et entérine le pacte.
Un autre effet est produit dans l'article "Inquisition" p240: "Au reste, on connaît assez toutes les procédures de ce tribunal (l'inquisition); on sait combien elles sont opposées à la fausse équité et à l'aveugle raison de tous les autres tribunaux de l'univers". Le "on" employé ici est assez vague pour désigner les gens en général et faire allusion à une opinion répandue. Cependant dans ce "on" pointe un "nous" qui pourrait représenter l'ensemble des philosophes des lumières portant un jugement sur la justice de son temps. Et parmi ce "nous", bien évidemment, le "je" de Voltaire.
Aussi peut-on dire que le collectif, les masses, sont un autre masque que revêt Voltaire à l'occasion, en même temps qu'un moyen de tromper les détracteurs, voire les censeurs.
Mais, c'est toujours sa voix, ses opinions qui sont exprimées, et ce, même lorsqu'il réutilise des documents écrits par d'autres -puisqu'il parvient à les détourner à son compte.
2. La voix de l'auteur dans ses articles
Certaines maximes, certaines idées qui apparaissent inopinément au détour d'une présentation ne peuvent appartenir qu'au rédacteur de l'article en personne, lequel laisse transparaître ses opinions.
Ainsi dans l'article "Fanatisme", p190, Voltaire énumère une série d'exemples qui viennent développer une maxime d'ouverture: "Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère"; suit un premier jugement: "Celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique". Puis, quelques paragraphes plus bas, cette opinion soudaine: "Il n'y a pas d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique (…)". Et Voltaire de poursuivre par la description de quelques bienfaits que peut apporter la philosophie aux hommes barbares. Autant dire que Voltaire "prêche pour sa paroisse".
D'un bout à l'autre du Dictionnaire Philosophique perce sa voix.
L'intervention de l'auteur est plus conséquente dans l'article "Enfer", p173, puisqu'elle témoigne d'une interprétation subjective des raisons d'être du dogme de l'enfer: "Ils punissaient les crimes publics: il fallut établir un frein pour les crimes secrets; la religion seule pouvait être ce frein". L'esprit critique de l'auteur se fait entendre, qui donne une explication peu historique et peu mystique, allant dans le sens d'un complot contre le peuple, et d'une instauration volontaire de cet obscurantisme que les lumières dénoncent.
Voltaire intervient souvent par le biais de notes explicatives situées en bas de page, et signalées par astérisque. La plupart ont d'ailleurs été ajoutées dans l'édition de 1765 dite de Varberg.
Ex. p101: "Probablement Louis Racine, fils de l'admirable Racine". La subjectivité de l'auteur est marquée par l'adverbe "probablement", qui fait comprendre qu'il y a interprétation, et l'adjectif "admirable", qui trahit un jugement.
Dans l'article Abraham (p22),Voltaire résume, plus qu'il ne raconte, l'histoire du prophète l'entrecoupant de commentaires, et ceci, afin de mieux tourner le prophète et sa descendance en dérision. L'article s'ouvre alors sur des considérations d'ordre ethnologique visant à démontrer que les juifs et les arabes sont bien les descendants d'un même ancêtre, étant également voleurs. Ce commentaire largement subjectif correspond aux idées de Voltaire sur la question -idées déjà exprimé en divers endroits. Ces idées sont introduites avec beaucoup de finesse et d'humour.
Or voici ce que dit Marmontel du conteur dans l'article "Conte" de l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert: "Le conteur fait aussi, comme dans l'épopée, le personnage de spectateur, et mêle ses réflexions et ses sentiments au récit de la scène; mais ce qu'il y met de sien doit être naturel et ingénieux". Naturel et ingénieux, ce critère se trouve bien respecté dans ce Dictionnaire, où Voltaire use, avec une redoutable efficacité, de l'ironie.
On retrouvera cette façon de procéder dans de nombreux contes.
3. Masque et satire: une esthétique carnavalesque
Finalement, dans la façon qu'a Voltaire de se dissimuler, ne pourrait-on reconnaître une sorte d'esthétique du carnaval? Se cacher derrière des masques pour dénoncer, agacer et se protéger en sont autant de preuves.
Car les subterfuges mis en place par Voltaire pour se dissimuler et se préserver trouvent leur raison d'être dans le potentiel subversif des idées qu'ils exprime dans ce Dictionnaire Philosophique. Cet ouvrage est tout sauf un dictionnaire, il est une véritable machine de guerre.
L'ironie est rendu nécessaire par cet objectif latent de subversion. L'on pourrait dire de l'ironie qu'elle est l'art de dire le contraire de ce que l'on pense, tout en faisant sentir, bien sûr, que ce que l'on pense est la meilleure façon d'envisager les choses. Voilà qui est intéressant à une époque ou exprimer ses opinions peut vous coûter la vie.
Lorsque Voltaire, dans l'article "Catéchisme chinois", dévoile les anagrammes à l'origine des noms de ses personnages, il prétend que les noms de Condé et Brunsvick sont connus en Chine "tant ils sont célèbre dans toute la terre". Cette dernière phrase peut nous aider à saisir son intention si nous la lisons comme
antiphrase: alors cette note de la main même de Voltaire n'est autre que de l'ironie employée comme instrument de moquerie. Les artifices du conteur servent la cause de la satire!
Outre les grands de son temps, Voltaire aime à épingler ceux qui prennent la Bible au pied de la lettre, et pourquoi pas, la Bible elle-même, dont il se moque copieusement.
Ex. "La jeune Sarah avait quatre-vingt-dix ans selon l'Ecriture" (p22: Abraham) ? il exploite évidemment l'apparente contradiction entre l'adjectif "jeune" et l'âge effectif de Sarah.
En outre Voltaire recoure abondamment dans ses récits au décalage.
Il sait se montrer, sous des dehors drôles ou simplement agréables, d'un extrême virulence, visant aussi bien les autorités religieuses que temporelles, mettant dans le même sac la justice et l'inquisition.
Conclusion:
En conclusion, Voltaire se comporte en esprit des lumières dans tout ce qu'il fait ou écrit. Il dénonce avec révoltes tout les acteurs de la persécution de l'homme, les prêcheurs de vertu qui servent en réalité l'égoïsme, la malhonnêteté, le vice, l'injustice.
En vrai lumière, c'est avec brièveté et clarté que le philosophe veut soit convaincre, soit éveiller ses contemporains.
Ce Dictionnaire Philosophique est une machine de guerre, certes, mais n'oublions pas que sa vocation première est d'instruire en s'amusant. Voltaire se méfiait du Dictionnaire de Richelet qu'il jugeait "tout satirique, donc plus dangereux qu'utile". Il faut savoir ne pas égarer le lecteur ni lui imposer une dictature de l'esprit. Voltaire ne veut pas d'un ouvrage tout satirique, mais un ouvrage plutôt basé sur la raison, qui amènerait le lecteur, par de brillantes démonstrations de bon sens, à s'interroger sur ce qu'il sait déjà, sur les enseignements reçus. Ce qu'il fait sous des dehors didactiques parfois, ironiques souvent, mais toujours dans un style ou l'humour, les trouvailles, et la justesse de ton atteignent leur cible avec efficacité.
Un tel ouvrage, incompris ou méprisé par ses contemporains, n'était sans doute pas réellement un ouvrage de son temps. En dépit de connaissances scientifiques aujourd'hui dépassées, de références un peu surannées, ils ne pouvaient que séduire nos contemporains et remporter l'adhésion de nos temps modernes bercés par les droits de l'homme.
C'est seulement aujourd'hui que cette œuvre prend sa vraie dimension et trouve le public qui lui était destiné.
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